"En ces temps difficiles, il convient d'accorder notre mépris avec parcimonie, tant nombreux sont les nécessiteux." Chateaubriand

samedi 31 août 2013

Faut-il intervenir en Syrie?





C'est la grande question du moment, celle que l'on pose à  et que se pose l'opinion internationale, enfin plutôt occidentale, dès lors qu'il est possible, probable et même davantage que cela que des armes chimiques aient été utilisées lors de ce conflit touchant particulièrement la population civile et notamment des enfants. Comme le font généralement toutes les munitions qui ne sont pas spécialement discriminantes dès lors que les combattants sont imbriqués avec la population civile. Les victimes de Hiroshima ou de Dresde, si la possibilité de parler leur était rendue même très provisoirement ne vous diraient pas le contraire, ni même les Yéménites encore actuellement victimes des erreurs d'appréciation des pilotes de drones du Nevada. Mais bon, les armes chimiques sont interdites tandis que les autres ici évoquées ne le sont pas. Et on appelle donc ça franchir une ligne rouge. Curieux concept en vérité qui ne s'attache ni au nombre de victimes, ni à leur qualité (militaires, civils, femmes, enfants…) mais à la méthode utilisée pour les envoyer dans l'autre monde.

Serait-ce une raison d'intervenir? Peut-être, dans le cadre du droit d'ingérence humanitaire, mais après accord de l'ONU.

Serait-il sage d'intervenir? Ça c'est une autre question à laquelle on répond sans difficulté dès lors que l'Etat coupable est une grande puissance ou au moins une puissance ayant les moyens de faire mal aux éventuels justiciers, sur les plans militaire ou économique, ou à l'inverse quand il s'agit d'un pays sans grande importance à ces deux niveaux mais qui demeure intéressant à cause de certaines richesses ou de sa position sur la carte. Disons que l'expérience nous a indiqué que les crimes commis par certains Etats méritent d'être sanctionnés, tandis qu'on fermera les yeux sur les mêmes crimes commis par d'autres Etats.
C'est de la Realpolitik comme on dit. Et cette dernière doit évidemment prendre en compte les conséquences possibles d'une intervention.

Est-ce à nous d'intervenir? Dès lors que des règles internationales ont été fixées et adoptées par de nombreux pays, chacun parmi ces derniers peut se sentir fondé à intervenir dès lors que ces règles ont été violées. Néanmoins c'est toujours vers les occidentaux qu'on se tourne. A moins que ce ne soit eux qui se saisissent de l'affaire.

Le fait de se poser, de devoir se poser, les deux dernières questions réduit singulièrement la portée de la première. En fait en allant fouiller dans un passé récent on se rend compte qu'elle n'a qu'une importance secondaire, voire accessoire, même si paradoxalement ce sera celle-là qu'on nous servira pour justifier une intervention.
On pourra se souvenir que les Kurdes gazés par l'Irak de Saddam Hussein, alors notre allié, ou la Turquie n'avaient pas amené ce genre de préoccupations morale. L'utilisation de gaz pourtant déjà interdits pendant la guerre Iran-Irak par le même Saddam Hussein, non plus. Faut dire qu'il était conseillé à l'époque par les mêmes que ceux qui s'offusquent aujourd'hui.
Et puis comme l'Onu entre dans la boucle, en théorie, du moins on aime toujours quand on veut intervenir en se basant sur de tels éléments recueillir son aval, les choses se compliquent. Faut dire que les pays de la communauté internationale, et notamment les démocraties doivent aussi tenir compte de leur peuple et du passé. Or, le passé récent est jonché de mensonges. C'est le génocide des musulmans du Kosovo par les Serbes qui a justifié la guerre du Kosovo. Mais il n'y a pas eu de génocide. Ce sont les armes de destruction massives de Saddam Hussein qui ont justifié la seconde guerre contre l'Irak. Il n'y en avait pas. Le mensonge d'ailleurs est d'autant plus gros qu'on devine et même qu'on sait que le droit de veto de l'un ou l'autre des membres permanents du conseil de sécurité de l'ONU empêchera d'obtenir la bénédiction de celle-ci. On espère ainsi pallier l'absence de légalité d'une intervention par sa légitimité en n'hésitant pas à fragiliser l'existence d'une organisation dont le fonctionnement porte déjà à caution, mais dont on peut espérer que si elle n'était pas là la situation de la paix dans le monde serait encore pire que ce qu'elle est.
Il y a dix années de cela, la France s'accrochait, en vain,  à ce respect des règles internationales. Aujourd'hui elle est la première, enfin la seconde, ne soyons pas chauvins, à vouloir les bafouer. Cherchez l'erreur.
J'aurais du mal à clore ce chapitre de la légalité ou de la légitimité sans dire que la sagesse voudrait que les conclusions de la commission d'enquête de l'ONU aient été rendues. La précipitation, mais certains parleront peut-être d'urgence, des Etats-Unis et de leur désormais caniche le plus fidèle, mais c'est sans doute d'ailleurs davantage d'Obama que des Etats-Unis que notre président se veut le zélé serviteur, donc cette précipitation alors que quasiment tous les autres pays occidentaux, au moins, réclament de vraies preuves, sans doute méfiants, on se demande pourquoi, vis-à-vis de celles fournies par la CIA, pourrait même paraitre suspecte.

Est-il sage d'intervenir? Ou est-ce dans nos intérêts?
Je pense que non. Pour plusieurs raisons.
La première, mais je ne les classe pas par ordre prioritaire, est que j'ai du mal à me persuader que la Syrie et même le monde se porteront mieux si Bachar al-Assad est remplacé par la rébellion, espèce de coalition improbable mais dont je ne pense pas que la composante démocrate soit celle qui au final s'impose. J'ose même penser que ceux qui visent à remplacer le tyran en place ne seront ni plus moraux, ni plus sourcilleux dans le respect des règles internationales, et représenteront sans doute un plus grand danger pour nous, occidentaux que le régime actuel. Les exactions, même si on tente de les taire de cette coalition sont avérées et les rebelles furent même accusés par Carla del Ponte, alors en mission dans la zone, d'avoir utilisé des armes chimiques (irait-on les combattre si cela était avéré?). L'accusation fut peut relayée et ne fit l'objet d'aucune investigation (publique) ultérieure. Alors pour la Syrie, la sagesse voudrait qu'on se débarrasse des deux, chose impossible. Pour l'occident et la France, il me semble, je vous prie de m'en excuser, que le régime d'Assad est (ou était) préférable à l'arrivée d'islamistes aux commandes dans ce pays. Ceci n'étant pas une raison pour le soutenir mais peut-être pour ne pas intervenir.
La seconde, c'est que nous n'avons pas à faire nôtres les intérêts du Qatar ou de l'Arabie saoudite et même des Américains qui depuis l'arrivée au pouvoir d'Obama me paraissent jouer un jeu dangereux tendant à favoriser la montée en puissance de l'arc religieux sunnite, refoulant les régimes laïcs ou du moins tolérants vis-à-vis des autres confessions que l'islam (voir le lâchage de l'allié Moubarak et la désapprobation du renversement de Morsi). Et l'émergence de régimes religieux faisant de la charia leur absolu politique ne peut pas être bon pour nous. C'est même une bombe à retardement.
La troisième c'est que les intérêts économiques en jeu, notamment l'acheminement du gaz vers l'Europe via la Turquie qui a beaucoup à gagner là-dedans en terme de poids diplomatique, ne nous sont pas forcément profitables. Certes certains verront d'un bon œil l'affaiblissement de l'approvisionneur russe, mais s'agissant de la France nos sources d'approvisionnement sont assez diversifiées pour que ça ne nous concerne pas au premier chef.
En fait s'agissant des positions des uns et des autres, autant je vois une parfaite cohérence dans l'action diplomatique des russes s'attachant à défendre leurs intérêts, autant celle des occidentaux et sans doute encore davantage celle de la France me parait déroutante parce que je distingue mal les leurs.

Pourquoi serait-ce à nous d'intervenir?
Un gosse répondrait parce que. Peut-être une histoire d'habitude. Peut-être parce que nous pensons que nous seuls pouvons nous y coller. Tandis que les Saoudiens, et leurs voisins auxquels nous livrons nos meilleurs armes, celles que nous ne pouvons guère nous acheter, tandis que la Turquie qui dispose d'une puissante armée, ne sont sans doute pas capables de le faire.
Eh bien non, parce qu'il est d'usage pour tous ceux-là de laisser les occidentaux de salir les mains et d'augmenter leur capital de haine dans le monde arabo-musulman. Et il faut croire que nous aimons ça.
(lire sur ce sujet particulier http://lavissauve3.blogs.nouvelobs.com/archive/2013/08/28/la-fin-du-monde-commence-a-damas-489465.html)

Bon je crois avoir répondu à la question-titre de ce billet. Même s'il est horrible de voir ces enfants morts allongés sur une dalle, l'argument de la morale internationale, du non-respect des règles quant à l'usage de certaines armes, n'est évidement pas la raison profonde d'une intervention. D'ailleurs, à moins qu'ils ne soient devenus des êtres insensibles, les populations ne s'y trompent plus guère, à moins qu'elles croient au mensonge, mais à qui la faute dans ce cas.
Certains semblent avoir et y ont certainement des intérêts qui n'ont que peu à voir avec le bien-être du peuple syrien. Mais s'agissant de la France en particulier je ne parviens pas à les voir. Mais ils doivent être importants pour aller jusqu'à violer l'ordre international pour le faire respecter ailleurs. Paradoxe. J'espère juste qu'il ne s'agit pas d'autres intérêts n'ayant cette fois rien à voir avec ceux du pays, des intérêts qui auraient été déduits des conséquences en termes de politique intérieure d'une autre guerre récente.

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